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4 juin 2013 2 04 /06 /juin /2013 03:33

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XXXVIII

Nous étions inquiets. Si l'effet du poison semblait désormais contrarié, Sophia avait perdu beaucoup de sang. Trop.

Voici son récit, il fut entrecoupé de longues périodes de silence et parfois même d'inconscience, de larmes aussi.

 

 

« Après vous avoir quittés, nous avons mis le cap à l'Est ; Eloneloa et moi. Le monde était beau, l'automne donnait à plein. Nous avons chevauché deux semaines et avons abordé une forêt d'érables flamboyants. Ah que c'était beau. Nous étions heureuses comme des enfants. Nous vous avions aimés et ce souvenir restait pur et tendre. Nous parlions parfois de vous, sans jamais dire si nous aurions voulu rester en votre compagnie... Je ne crois pas... Ou alors un peu, une saison d'hiver par exemple. Mais je ne sais pas... Ou alors quelques jours... Peut-être mais pas plus. Nous n'avons pas osé demander et vous n'avez rien fait pour nous retenir... Alors... Nous chevauchions ainsi libres et gaies. Nous avions entendu au loin, du haut d'un col les cris brutaux des hommes bleus. Nous nous en étions toujours tenues éloignées. Nous ne les redoutions pas. Nous les savions à pied et incapables de nous menacer nous qui avions nos chevaux. Pourtant au détour d'une courbe nous les avons vus. Ils nous attendaient, et horreur, deux d'entre eux chevauchaient des montures, l'une rousse, et l'autre pommelée. »

Nous échangeâmes un regard avec Amogh : ces chevaux, c'était les nôtres !

(A SUIVRE)

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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 03:24

 

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XXXVII

_ « Crois-tu qu'Eloneloa soit restée là-bas dans la grotte et que noue ne l'ayons pas vue ? »

Amogh secoua la tête

_ « Impossible, le boyau faisait encore un coude, je suis allé y voir pendant que tu me rejoignais. Elle était seule. »

A l'aube du quatrième jour, Sophia nous réveilla d'un cri :

« Eloneloooaaaaa ! »

Elle était tout à fait réveillée, paniquée et très agitée, donnant des coups de poings et de pieds. Pendant que j'essayais de la raisonner avec la plus grande douceur, Amogh l’assomma d'un coup sec avec le manche de sa hache.

_ « Navré je n'ai pas su quoi faire d'autre ».

Expéditif mais très efficace. Sophia revint à elle avec un furieux mal de crâne, elle n'avait plus le désir de se battre.

Son regard exprimait une lassitude extrême et un profond chagrin


Nous lui avons tout expliqué, depuis le début, lentement. Comment nous avions vu les traces dans la neige, puis la mince faille dans la falaise, et sa découverte, inanimée , au fond de la grotte. Sa blessure aussi, si vilaine blessure. Alors elle a pris à son tour la parole, calmement, pour nous dire ces épreuves.


(A SUIVRE)

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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 03:25

 

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XXXVI

Durant toute la journée Sophia resta plongée dans un profond sommeil. Mais sa respiration avait retrouvé un rythme ordinaire, ses fonctions vitales aussi... si je puis dire.

Au soir Amogh revint avec trois petits bruants étouffés à la bascule et un beau lapin transpercé de frais. Il avait tout spécialement chassé les oiseaux pour Sophia, car d'ordinaire nous ne perdions pas nos forces pour un si maigre repas. J'en fis un bouillon qu'elle but avec une extrême lenteur.

Trois jours passèrent ainsi, Amogh, après les bruants prit une oie grasse qui fit un excellent potage. J'étais infirmier, cuisinier, garde-malade, valet voué aux basses besognes.

J'étais heureux.

Enfin le soir du troisième jour, Sophia entrouvrit les yeux et murmura :

_« Eloneloa... »

_ « Elle appelle sa copine, dit Amogh, Eloneloa c'est celle avec qui j'ai couché, et qui m'as donné le secret du souffle qui a été si efficace pour chasser les hommes bleus. »

_ « Tu es avec nous, Amogh et Absalom, tu ne crains rien. Repose toi, tu nous diras ce qu'il s'est passé. » murmurai-je à l'oreille de Sophia.

_« Eloneloa... »

Sophia sombra de nouveau dans son profond sommeil.

Je veillais encore une partie de la nuit,  puis Amogh me relaya car si j'avais pris une tisane de ces herbes qui tiennent les yeux ouverts ( cassis-persil), la fatigue me terrassa et je m'endormis en rêvant à la mer. Elle était douce à la peau et semblait notre amie. De longues algues fluides nous caressaient les jambes avec une légèreté amoureuse. 

(A SUIVRE)

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29 mai 2013 3 29 /05 /mai /2013 03:08

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XXXV

 

Pendant que je m'activais à réanimer Sophia, Amogh alimentait un feu constant, et préparait ses pièges, sans un mot. Je voyais bien que ce changement dans nos habitudes le contrariait.

_ « Tu aurais préféré que nous trouvions l'un de ces hommes bleus ? »

_ « Certainement, l'affaire aurait été plus vite expédiée, je lui aurais tranché la gorge et nous serions de retour depuis longtemps avec du gibier frais. »

_ « Nous ne pouvions quand même pas la laisser ainsi ? »

_ « Oublies-tu que je t'ai appelé ? J'aurais tout aussi pu revenir et te dire qu'il y avait dans le fond de cette grotte un humain mort, et l'affaire en serait restée là. »

J'ai veillé sur Sophia toute la nuit. Si j'avais connu un dieu je l'aurais prié. Depuis des années je cherchais en vain les herbes qui font prier. J'en avais testé de toutes les sortes et parfois il m'avait semblé atteindre le but spirituel, l'extrême fine pointe de l'âme, là où tout n'est que vacuité féconde, là où tout tourne dans une absolue sérénité autour d'un axe lumineux, là où il n'y a plus homme ni femme, faim ou soif, douleur ou fugace plaisir, là il n'y a rien si ce n'est un bain voluptueux d'amour constant... mais je vomissais avant d'atteindre cette lumière.

 

Au matin elle avait les jambes mouillées et une forte odeur d'urine envahit le petit espace surchauffé. Amogh se réveilla en faisant la grimace.

_ « Nous allons la sauver, je crois bien » lui dis-je.

_ « Ben j'espère ! Quelle puanteur. Je sors, je vais chasser ».

 

(A SUIVRE)

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 03:29

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XXXIV

 


Les symptômes étaient flagrants : le cœur battait vite, la bouche était sèche, la pupille dilatée, et Sophia qui aurait dû être trempée d'urine depuis qu'elle était inanimée, était restée absolument sèche. Et cela était d'une gravité extrême. L'urgence absolue était de rétablir la circulation naturelle des fluides.

Par bonheur, depuis le vol de nos chevaux, j'avais conservé dans mes poches un peu de poudre de fève de Calabar qui avait échappé - parce qu'elle était restée dans mes vêtements sur la plage - aux funestes hommes bleus. Je préparais une soupe claire avec ce remède que j'introduisis avec mille précautions, et durant une longue heure, dans la bouche de Sophia. Par réflexe elle déglutissait. Mais il fallait procéder avec lenteur, et mesurer avec exactitude la quantité qui pouvait être absorbée sans provoquer le rejet.

Elle murmurait un mot bizarre :

_ Maman. Maman. Maman court dans la pente verte.


_ Elle divague constata Amogh occupé à tresser des lacets en peau d'anguille.


_ Non, maman est un mot ancien. J'ignore ce qu'il signifie, c'est un mot perdu qui remonte soudain à son esprit, comme il arrive parfois aux agonisants. J'aimerais tant moi aussi dévaler des pentes vertes, cette neige et ce froid me lassent.


_ Peut-être mais c'est ce qui nous fait manger.


 Si j'avais su écrire j'aurais gardé ce nom si beau, "maman", car je sais qu'il se perdrait de nouveau. Notre mémoire était si médiocre. Peut-être même allait-il disparaître pour toujours. Peut-être était-ce la dernière occasion de l'entendre, d'entendre comme il sonnait, et comme il résonnait bizarrement en nous. Comme une tristesse surannée. 

 (A SUIVRE)

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 03:17

 

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XXXIII

Avec mille précautions je lui retirai le gilet en lapin qu'elle portait à même la peau et qui, aussi, avait été tailladé par la lame.

Du sang séché formait de grandes plaques devenues dures avec le temps et le froid.

Il me fallut longtemps pour parvenir à dégager totalement ce corps osseux. La plaie était longue et profonde, entre le nombril et le flanc. Elle semblait voir été provoquée par un coup de sabre fin, aiguisé comme un rasoir. Qui pouvait user de telles armes ? Des gens qui fouillaient encore les villes mortes certainement. Nous, qui pourtant étions habiles, ne disposions que de lames certes coupantes, mais épaisses. La plaie était considérable mais elle n'était pas mortelle, sauf à perdre tout son sang. Un détail m'intrigua : les bords de la coupure avaient une couleur bleue fort intrigante. Je goûtais le bout du doigt que je venais de frotter doucement au sang frais, et je reconnus immédiatement le datura stramonium. La sève de cette plante toxique avait été répandue sur la lame pour pénétrer dans le corps de la victime. L'effet était inéluctablement mortel au bout de plusieurs jours, huit ou dix peut-être.

Depuis quand Sophia avait-elle été blessée ? En été j'aurais su tout de suite déterminer l'exact moment de son agression, la venue d'insectes dans l'entaille ne peuvent alors pas tromper, mais au cœur glacial de l'hiver c'était impossible.

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 03:22

 

feu,petillant

 

 

XXXII

Nous arrivâmes enfin, épuisés, et affamés, car naturellement la halte prévue au début de notre traque avait été escamotée.

Notre abri était volontairement exigu, pour le chauffer plus facilement. C'était ce que jadis les bûcherons appelaient un "cul de loup". L'unique pièce était à demi-enterrée. Nous avions creusé cet espace, et l'avions couvert d'une grossière charpente en perches de douglas. Des brassées de fougères jetées là en épais matelas, en guise de toiture, nous assuraient le sec et le chaud. Une lourde odeur animale mêlée de terre mouillée et de champignon flottait dans cette demi-cave.

Nous avons attribué, sans concertation, la meilleure place à Sophia. C'est-à-dire loin de la porte et proche du foyer. C'est ici aussi que le matelas de feuilles sèches étaient le plus épais parce qu'il couvrait une sorte de creux naturel dans la roche, et c'est là que peu à peu s'était accumulé les feuilles de l'autre paillasse. Nous l'occupions jusqu'alors à tour de rôle, Amogh et moi. Nous formions tous les deux une magnifique république.

Il fallut partager entre nous ce qui restait, ce qui ne fit pas un lit bien moelleux, ni pour lui, ni pour moi.

_Charge le feu dis-je pendant qu'avec d'infinies précautions je déshabillais Sophia.

 

Amogh jeta dans la braise une bonne falourde.

Sophia n'était pas bien grosse quand je l'avais naguère serrée dans mes bras, mais elle était cette-fois d'une effrayante maigreur. Elle n'avait pas mangé à sa faim depuis longtemps. Elle était sale également, elle qui m'avait semblé si coquette au point de se frotter la peau avec des aspérules odorantes séchées. Elle embaumait alors le foin, l'amande et la vanille.

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22 mai 2013 3 22 /05 /mai /2013 03:03

 

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      XXXI

 


J'approchais mon oreille du visage émacié, si maigre.

_ « Elle respire encore . »

_ « On va la sortir de ce trou à rat, on n'a rien ici pour tenter de la soigner. Faisons un brancard. »

 

La peau de cerf attachée aux perches de châtaignier fit une civière suffisante pour traîner Sophia le long du boyau. Puis en la tirant par les pieds, et Amogh lui soulevant la tête, je parvins à la poser au pied de la falaise, à l'air libre. J 'avais espéré que le froid vif puisse ramener Sophia à nous. Mais elle restait inanimée, très blanche, belle encore.

Il nous fallut longtemps pour rejoindre notre gîte, la femme n'était pas lourde, mais la neige était fraîche, et en dépit de nos raquettes, elle ne supportait pas le poids de nous trois ainsi liés les uns aux autres. Nous formions certainement un curieux équipage. Je fermais la marche et je prenais soin d'amortir les a-coups qu'Amogh accomplissait en jurant, maladroit avec ses mains en arrière et sa longue silhouette penchée en avant. Nous avions mis sur Sophia nos chabraques désormais sans objet depuis la perte de nos chevaux, des capes en peau de castor pour la réchauffer, et en dépit des efforts qui nous coupaient le souffle, nous claquions des dents, tant le froid était vif, brutal, acéré. Sans doute attirés par l'odeur du sang, un parfum qui porte loin dans le froid, des loups en meute, avaient rejoint un promontoire sur notre droite, et nous suivaient attentivement de leur infecte démarche svelte. Il y avait du félin dans cette façon de ne toucher que très peu au sol, et aussi dans cette manière un peu répugnante d'allonger le cou et de filer au petit trot, la tête basse et le regard félon.

(A SUIVRE)

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 03:48

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XXX

Il ne fut pas difficile de tailler deux beaux rejets dans un taillis de châtaigniers tout proche. Je n'avais pas de feu, ni de torche, j'entrais donc à tâtons, tirant derrière moi les deux morceaux de bois.

Le sol était caillouteux, je me cognais la tête au plafond du fin boyau. Après avoir progressé dans l'obscurité complète baignée d'une odeur lourde de moisissure, j’aperçus au loin la lueur de la torche.

Je fus assez rapidement aux côtés d'Amogh qui était penché au-dessus d'un corps inanimé.

C'était une femme

 _«  C'est... C'est Sophia !»

 _« Sophia ? »

_« La fille avec laquelle j'ai passé la nuit, tu te souviens, la compagne d'Eloneloa. »

_«  Ah... Il est vrai que tu la connais mieux que moi » dit Amogh avec un malicieux petit sourire.

 

Elle gisait là enveloppée dans une peau de cerf. Amogh ouvrit un peu cette enveloppe et l'on vit une large entaille dans l'échine de la jeune femme, une vilaine coupure qui avait ouvert ses vêtements de cuir et s'était fait un chemin jusque dans ses entrailles. Les lèvres de la plaie étaient mouillées de sang frais.

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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 03:06

 

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XXIX

 

Le sang sur la neige soulève toujours une sorte de grâce singulière. Ce rouge si beau, si... vivant d'une certaine manière ; avec ce blanc si coupant, ces deux nuances sont faites pour être sœur. Je m'absorbais dans cette contemplation. Amogh aussi restait silencieux, fasciné par tant de pureté, par tant d'évidence. La jouissance du monde est aussi dans ces instants nés d'une brutalité aboutie.

Le sang n'était qu'en fines taches, mais plus on suivait la piste, plus les marques s'élargissaient. A l'évidence une blessure profonde s'était rouverte.

La piste menait au pied d'une falaise abrupte coiffée d'une crête de rudes résineux, petits arbres, âpres qui savaient résister aux tempêtes et qui livraient toute leur énergie à faire entrer leurs racines dans la roche, comme des crocs puissants.

Les empreintes aboutissaient à une minuscule faille dans la paroi.

  Prudence , prudence » dit Amogh en allumant une branche d'épicéa à la braise qu'il entretenait toujours dans un petit sac de peau dure.

 La flamme s'élança soudain. Et le poignard dans l'autre main, il entra dans le mince trou en se faufilant.

J'attendis de longues minutes. Puis, très loin dans le cœur du caillou j'entendis la voix d'Amogh

_ « Viens vite Absalom, apporte deux perches ».

 (A SUIVRE)

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