Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 03:39

6090287722_1f337bd857.jpg

 

 

 

 

VIII

Tout cela était bien fini, puisque nous avions pris la route Amogh et moi, mystérieusement indemnes.

La mâchoire des chevaux allaient d'une touffe à l'autre et broyaient les tiges avec ce remuement si doux qu'ont les animaux quand ils mangent, très sérieux et très absorbés par cette tâche. Alors que nous, nous mastiquions souvent sans plaisir, pas pure nécessité, debout souvent, sans plaisir, les yeux dans le vague, sans plaisir, avec une envie impérieuse d'en finir très vite. Il arrivait pourtant que nous croquions de savoureux coperins chevelus ou même des truffes trahies dans la profondeur de leur cache par le vol mystérieux de ces mouches que l'on ne voit qu'en hiver et qui, justement, rôdent autour du champignon enfoui là. Sous leurs incessantes volutes dort le délicieux tubercule. Il suffisait d'observer leur ronde de derviches tourneurs et de creuser exactement à l'aplomb de leurs spirales répétitives. Je fouillais avec mon poignard. Je sortais la truffe et la montrais à  Amogh qui, toujours en selle, découvrait dans un immense sourire sa denture de carnassier. Il adorait la truffe. Et il faisait la grimace lorsqu'il s'agissait d'avaler une soupe de campanule raiponce ou un brouet de berce spondyle.

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 03:49

 

 20120901_1053-copie-1.jpg

 

 

VII

En ce temps qui était le notre désormais, les femmes allaient toujours par deux. Elles étaient toujours armées de longues piques et de très longs rasoirs. Comme nous, elles évitaient les bourgs désertés depuis des lustres, et arpentaient cette terre nue.

C'est elles qui choisissaient le moment.

 

Nous avons déchargé nos chevaux. Ils ont commencé à brouter des consoudes qui poussaient dans un repli mouillé. Je veillais à ce qu'ils n'en abusent pas, ils devaient avant tout se reposer et ne pas abuser de ce délicieux fourrage . J'avais vu tout à l'heure, sur une replat, des brassées de coquioles ( folle avoine), et j'allais les y conduire. Le soleil déclinait, et une obscurité d'un bleu profond et amical se lovait dans les combes. D'énormes nuages gris et noirs paressaient dans un ciel rose tendre. Il fut bon de s'asseoir là et de n'être plus qu'un morceau de cette énorme chose qu'était devenu le monde.

J'avais bien quelques souvenirs qui tentaient de s'infiltrer dans ma pensée comme un vent mauvais. Mais je repoussais ces vieilles images qui m'auraient « tordu le cœur » si j'avais fait preuve de faiblesse. 

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 05:46

 

20120901_1042.jpg

 

VI

_ Il est temps !

 Amogh descendit de son cheval et indiqua du doigt l'endroit où nous allions camper. C’était là le rôle de celui qui ouvrait la marche, et nous assumions cette fonction à tour de rôle. Les dangers qui arpentaient cette région étaient certainement légion. D'autres carnassiers rôdaient, et pire que tout l'invisible menace dans l'air.

Amogh avait repéré une anfractuosité dans l'épaulement du sentier. Il se pencha et nota avec satisfaction « impeccable. Ça fleure bon la racine et la feuille sèche. » En effet, il y avait là un espace assez large pour nous deux, profond comme une sape. Mais il nous a fallu nous y glisser en rampant.

 

 

Pas de feu ce soir car nous avions aperçu au matin des branches brisées sur le parcours. Certes, la résine des rameaux avait déjà produit son baume en grosses gouttes gommeuses, et le passage était ancien. Mais nous savions par expérience, hélas , que certains hommes sont habiles, et grégaires au point d'investir des zones entières dans la plus parfaite discrétion. Des hommes étaient passés là et nous devions nous méfier. Des hommes, ou quelqu’une de ces femmes musculeuses et belles. En observant ces traces j'avais soupiré et Amogh avait souri :

 _Je sais à quoi tu penses, et moi non plus je ne dirai pas non. Mais qui sait ? Qui a arpenté ces bois ? Moi aussi j'aimerais bien en croiser. Tu te souviens la dernière fois, comme elles étaient belles ces deux-là. Comment s'appelaient-elles déjà ?

 _Sophia et Yezaëlle !

 _Ah oui, Yezaëlle ! Quelles cuisses sublimes. C'est elle qui m'a dit : il faut jouir du monde , tout de suite. Moi je suis d'accord. Et toi, Sophia, quel était la couleur de ses yeux déjà ?

_La couleur de l'eau.

  • (A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 03:57

20120901_1041-copie-1.jpg

 

 

 

 

V

L'animal, touché, mais aussi frappé de stupeur, trébuchait comme s'il était ivre et mourait. Il ne mourait pas de douleur, mais de stupéfaction, incapable de poursuivre la pensée qui l'animait une seconde plus tôt alors qu'il se penchait vers une touffe d'herbe tendre et que l'oeil déjà se régalait d'un plaisir constant. La flèche avait rompu ce charme, mais elle en pointait un autre plus subtil et absolument inconnu : le plaisir que l'on ressent à expirer le dernier souffle, quand plus rien ne peut nous atteindre, pas même une seconde flèche qui, d'ailleurs ne venait jamais. J'aimais observer alors cet ultime passage. Et à dire vrai j'enviais l'animal. Il retournait là où tout est bien, il rentrait dans ce que j'appelais « la Maison » et que d'autres nomment « l'éternité d'or », «  mais vous pouvez l'appeler comme bon vous semble » écrivait Kérouac.

 _Kérouac ? Interrogea Amogh car, certainement je murmurais à moi-même ce nom venu de très loin. Kérouac ? Qu'est-ce que cela veut dire, c'est un nom de guerre.

 _Je ne sais pas, ce nom m'est venu naturellement, je ne sais pas ce qu'il signifie, peut-être veut-il dire le mot « mort » dans une autre langue, une langue que nous aurions oubliée.

_Ah ?

Ne plus avoir de mémoire, je veux dire de cette mémoire qui fonctionne par réflexe comme un clignement d'oeil dans la poussière de la route est un état bizarre. Pas de douleur mais le sentiment d'un malaise, comme parfois il en survient quand la mélancolie,  d'ordinaire si douce, tourne à l'aigre.

Vous savez ? Oui, vous savez!

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 03:48

 

20120901 1038

 

IV

 

 

 

Après avoir grimpé une sente herbeuse et mouillée, pendant plusieurs heures nous longions désormais une forêt d'un vert noir. La lumière la traversait en longs rubans penchés. Elle taillait des tranches blondes dans le ténébreux sous-bois. J'observais et ne savais s'il fallait s'inquiéter ou jouir du spectacle. Car il n'allait pas durer, il ferait bientôt nuit. Les moucherons dansaient en volutes denses, ivres de ces dernières jouissances chaudes. Demain ils seraient morts. Et nous ? Les drosophiles ces « amateurs de rosée au ventre noir » les accompagnaient avec grâce dans leur ballet.

Les pins étaient gigantesques et, sous leurs ramures, des troncs abattus par d'anciennes tempêtes, matelassés de mousse, pourrissaient en dégageant de puissants parfums sauvages. Je savais que cette odeur était la nôtre. Les animaux, trompés par ce fumet, nous laissaient approcher et, parfois, leur confiance était leur sacrifice. Nous savions cela aussi. 

 

Amogh quand il ne piégeait pas, usait d'un arc raide taillé au couteau dans un cœur d'if. Une corde en boyau de chat était enroulée au repos le long de ce long bois rouge. Pour la tendre il fallait une force formidable. Mais Amogh, sans un souffle, tirait sur le câble rêche. Aucune crispation sur le visage ne traduisait l'effort pourtant considérable que son corps accomplissait. La pointe à barbelures forgée pour trancher les artères et provoquer l'hémorragie de la bête, ne tremblait pas. Dans un soupir la corde se détendait et la flèche frappait dans le thorax coupant net les tendons et les chairs. 

(A SUIVRE LUNDI)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 03:30

 

20120901_1032.jpg

 

 

 

III

Une fois il avait failli s'étouffer de joie en regardant un chevreuil pris au collet ; l'animal avait réussi à arracher le pieu qui amarrait le lien. Et, à demi étranglé, lançait en voltes grotesques, autour de sa tête, la corde qui tournait comme une fronde. Plus il regimbait, plus le nœud se serrait. L'agonie était pathétique.

-Pourquoi ris-tu ?

-On dirait un navire qui fait naufrage, quelle merveille ! 

Il dépeçait l'animal qu'il était encore secoué de hoquets. Il retira le foie chaud, le coupa en deux, m'en offrit la moitié, et en s'essuyant les larmes de rire se fit deux longues traînées de sang sur les joues. Elles y restèrent plusieurs jours, puis disparurent sous les averses, comme la route. Amogh était un curieux type. On pouvait avoir confiance en lui. Il était simple, franc, brutal. C'était mon ami depuis toujours... Enfin, je crois ce qu'il me disait. Et je n'avais aucune raison de le démentir. En tout cas je n'aurais pas pu argumenter dans une contreverse. Nous avions perdu la mémoire. En grande partie en tout cas. Des zones entières de notre cerveau avaient été effacées, mais les dommages variaient d'un être à l'autre.

Par exemple Amogh avait toujours su tirer à l'arc, et moi je savais jouer de cette longue flûte de roseau. Par exemple nous savions, d'instinct que nous étions amis. Mais nous ne savions rien de notre vie d'avant. Nous ne savions même pas si nous avions eu une vie avant. En tout cas aucune trace dans le paysage ne levait dans nos mémoires un quelconque voile, même déchiré. La géographie comme nos âmes était vide, comme les montagnes que nous franchissions.

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
2 avril 2013 2 02 /04 /avril /2013 03:17

 

20120901_1030-copie.jpg

 

 

II

Nous étions des voyageurs. Pour rire nous nous appelions mutuellement les derniers hommes. Mais naturellement c'était faux. Il y avait parfois au loin, de l'autre côté des vallées des feux. Et des rires qui résonnaient en écho. Des rires qui nous faisaient frémir de douleur et de tentation.

Je ne savais plus bien lire.

Et Amogh plus du tout.

Cela n'avait plus d'importance...

 

 

 

Je connaissais Amogh depuis toujours. Nous parlions peu.

Mais nous savions que nous pouvions compter l'un sur l'autre. Nous nous savions amis depuis toujours. Depuis quand d'ailleurs ? Je n'aurais pu le dire. Et le jour où je l'avais interrogé sur ce sujet il avait répondu, comme une évidence, en me lançant un regard complice :

« mais... depuis que nous sommes amis ! Tu le sais bien quand même !»

« oui mais depuis quand ? »

« mais depuis que tu es toi et que je suis moi. Non ? »

«  si, bien sûr ».

 

C'était un homme de viande, maigre, noueux, carnassier, chasseur émérite. Je connaissais, moi, les herbes, les baies, les fruits, les champignons, les épines qui guérissent ; et celles dont la sève tue.

Le gibier autant que les fruits étaient abondants.

 

Devant moi Amogh se penchait pour éviter la griffure d'un rameau de houx. Les épines griffaient son manteau en épaisse peau de chien avec un crissement délicieux, comme une furie. Il aimait rire, mais les occasions étaient rares. 

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
1 avril 2013 1 01 /04 /avril /2013 03:49

 

 

20120901 1023 copie

 
 

I

 

Le monde que nous connaissions jadis avait changé. Nous avions parfois de fulgurants souvenirs qui nous faisaient atrocement souffrir.

 

Devant moi la silhouette svelte de Amogh dansait en rythme avec la résonance du métal. Sa hache, nouée au pommeau de sa selle avec un lien en cuir de cerf, frappait au trot de son cheval. Depuis des semaines nous allions plein ouest, sans chercher, absolument, les restes de l'ancienne route. Son pavage, souvent parfait et lisse, plongeait dans les profondeurs de la mousse et se perdait dans d'impénétrables halliers hardiment défendus par des fouets de ronces. On ne pouvait y progresser à plus de deux mètres. C'est là que les frelons mâchaient leur nid. Le soliloque des sabots de nos montures, soudain, s'apaisaient. Et le choc si régulier de leur corne sur le granit , si rassurant, si humain d'une certaine manière, s'estompait pour devenir une sorte de pulsation très douce, où le souffle brutal des naseaux apportaient un bourdon de basse continue. Alors le fil de nos pensées, comme notre chemin, prenait des détours inattendus.

 

Parfois, après plusieurs jours de chevauchée, nous retrouvions une portion de la voie, impeccable et luisante sous la pluie. Comme neuve. On ne savait pas quand et par qui elle avait été construite. Elle filait souvent droit sans souci des abruptes pentes. Parfois on distinguait les profondes cicatrices laissés par des charrois très anciens. L'eau y stagnait. Les moustiques et les grenouilles y dormaient dans de minuscules épaisseurs odoriférantes de feuilles noires en décomposition.

(A SUIVRE)

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 12:02

avis annonces

 

La semaine prochaine, dès lundi : un nouveau récit en plusieurs épisodes : "la jouissance du monde ", récit extraordinaire autant qu'imaginaire.

20120901_1053.jpg

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article
28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 05:32


imgres-copie-1.jpg

Lorsque le souffle a été bien tourné et retourné dans le sac, lorsqu’il s’est imprégné d’humeurs et de crachats, il file vers le “chalumeau ” à l’extrémité duquel une anche a été fichée. Une anche double (souvent), savant assemblage de deux élytres de roseau grattés à transparence, ligotés sur un petit cône de cuivre. Tout le grand mystère de la cornemuse se concentre là, dans l’espace réduit et à peine contrôlable des deux lèvres de l’anche qui vont frémir au passage de l’air. Dans cette vibration, des harmoniques somptueuses seront fécondées. Elles dévaleront le long du “chalumeau” de buis pour prendre leur élan et faire marcher les armées, danser les amoureux, pleurer les bergers. C’est fou ce qu’on peut faire avec une cornemuse. Mais la mécanique serait bancale sans le bourdon. Greffée sur la poche, ce long tube est équipé lui aussi de son anche. Une anche simple, une lame vibre sur un minuscule canal en bambou,  et produit un ronflement permanent, lancinant, extatique. Le subtil jeu des pressions sait partager équitablement la réserve d’air entre ces sorties. C’est tout un art à maîtriser.

La cornemuse est celte, comme le tam-tam est africain. Sur les routes de leurs conquêtes, les Celtes aux yeux bleus et à la nuque raide ont abandonné des cornemuses qui, ensuite, se sont accommodées à la mode du temps et à la singularité des géographies. Dans le Morvan elles sont longues, graves et guerrières. Dans le Périgord  elles sont fines, moelleuses et parfois même accordées (le croiriez-vous ?) en si bémol ! En Bretagne elles hurlent pour damer le pion au vent.

 Souffler la-dedans n’est pas sans conséquence, car confusément on sait lever des maléfices, ou pour le moins pénétrer dans de larges zones impies. Sur les cathédrales, le diable joue de la cornemuse et les anges du psaltérion. Aux Celtes des premiers âges sont la magie et les interdits mystérieux : Merlin, l’ancien monde, les unions minérales, des peurs brutales mais aussi d’autres jouissances sans conséquence.

Il est étrange que la jeunesse d’aujourd’hui pose ses lèvres sur les cornemuses précisément au moment où se vident les églises.

                                   Petite histoire :

Une petite cornemuse de buis ondé, cerclée de ses bagues d’étain, incrustée de ses ronds miroirs faisait danser hardiment  les filles jolies de ferme et les bouviers vigoureux. A la fin du bal, dans les granges son souffle au loin, devenu mélancolique, accompagnait délicieusement le rythme des soupirs, les brefs gémissements d’aise et les balbutiements “en langue”.

Gustave_Caillebotte_nu.jpg

 Gustave Caillebotte

 

 

Au matin survinrent l’épuisement et l’écrasement de la réalité, le doute aussi. Sur la table poisseuse la cornemuse était inerte comme un petit animal mort d’asphyxie. Le petit ange s’était métamorphosé en une dépouille. Petit cadavre que, par habitude, on jetait sur le fumier à la convoitise insatiable des volailles aux aguets. Aux temps d’avant les amants se levaient plus heureux, n’est-ce pas ?

 B.F

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
commenter cet article

Présentation

  • : Les archives de Sapristi Balthazar sur l'ancien blog (over-blog)
  • : Allez sur http://sapristi-balthazar.blogspot.fr/
  • Contact