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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 05:57

  Pour finir la semaine, un récit croisé en deux épisodes.

 

yann

 

 

 

LE BRAS DU POETE

 

Le récit de Julien

 

28 novembre 1915. La neige, qui s’était interrompue vers minuit, tombe en abondance ce matin. Comme un tampon sur une plaie à vif se gonfle de sang, elle éponge le champ de bataille. Après vient le froid. Au début je l’aime cette neige, elle masque le visage noir et boursouflé d’un sergent qui me fixe depuis trois jours de l’autre côté du parapet. Ce n’est pas que ce cadavre me tracasse particulièrement. Je ne le connais pas. Il était là avant que je n’arrive. Il était déjà tout raide avec sa gueule incroyable. Il est mort – on le voit bien – mais sans comprendre, les yeux ouverts. Son uniforme fatigué en dit long sur lui : il n’était pas né de la dernière pluie.

Il s’est fait couper en deux par un énorme morceau d’obus qui est venu se ficher bien droit dans l’épaulement de la tranchée, juste derrière ma place de sentinelle. La plaque est épaisse, grande comme le fer d’une bêche, bien plate au milieu, les bords sont déchirés comme les dents d’une scie très abîmée. J’observe ce bout de métal et je pense un instant au mineur qui est allé chercher ce minerai au fond d’un boyau sombre, dans le ventre de la terre. Je songe à cette besogne aveugle.

 

 

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Le sergent a conservé au fond de ses yeux vitreux l’expression d’une profonde surprise. A force de m’interroger ainsi il a fini par me mettre mal à l’aise. « ? » Me hurle-t-il dans son silence de mort.

«Est-ce que je sais moi ! » Je lui murmure. «  As-tu une femme ? Des gosses ? Te voilà comme une grenouille sans tes pattes arrière… t’as pas l’air malin mon pauvre vieux. Savent-ils chez toi ? » Comme il insiste, il m’agace furieusement, mais je n’arrive pas à lui en vouloir sérieusement : au fond, grâce à lui, moi, je sais désormais que je mourrai sans stupeur. Je ne veux pas mourir sur une question. Quand on sait cela, je pense que la menace est dissoute d’un seul coup.

C’est sûr le sergent n’a rien senti, sa gueule le dit, il a juste eu le temps de s’interroger. Même pas le temps de se poser une petite question, il a disposé à peine de la demi-seconde qu’il faut pour que se forme un point d’interrogation dans la cervelle. La neige, peu à peu, fait du corps une petite bosse blanche presque douce et cela me fait du bien. Maintenant j’aurais presque du plaisir à regarder le champ de bataille à travers le créneau.

 

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Les gars d’à côté sont arrivés hier. Louis qui est revenu avec un bidon de café les a croisés : «  ce sont des légionnaires, des durs » a-t-il dit. Des durs…Cette expression me fait doucement rigoler. Un dur, peut-être que le sergent l’était. Un dur de dur qui battait sa femme. Ou bien un dur avec un cœur d’artichaut, le genre de gros bras qui verse une larme à tout bout de champ… ou qui s’étonne quand il est coupé en deux tout vif.

 

Alors qu’avec Louis, on se chauffe les mains sur la timbale brûlante un type s’approche. Au revers de sa capote : la grenade brodée à sept flammes. C’est l’un des légionnaires. «  Salut les gars, z’avez pas un peu de caoua pour bibi ? » Il a dans ses yeux bleus une façon de se foutre de la gueule du monde qui m’enchante d’emblée. Il tend son quart, on lui verse son café. «  Épatant ! Merci. Il est comment le secteur ici ? » Un accent qui traîne un peu tombe de ses lèvres épaisses, elles sont comme les bords d’une cicatrice gonflée, mais bizarrement ce n’est pas laid du tout. Louis répond «  comme-ci, comme ça. » La question n’a pas d’intérêt, la réponse non plus. Il a demandé cela par politesse, comme on demanderait, en temps de paix, des nouvelles de la famille.

 

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                                                             Blaise Cendrars.


Son café avalé, il s’adosse à la tranchée, tire une longue pipe déjà toute prête qu’il allume. Bien sûr, il a vu l’éclat d’obus noir et luisant. Il n’a dit rien. Alors je l’interroge un peu. Il répond aimablement. Il est suisse. Il s’appelle Blaise Cendrars. Il est poète à ce qu’il dit. Il s’est engagé parce que l’action c’est de la poésie, et que l’occasion était belle de s’y plonger tout entier. Je me demande s’il est fou ou s’il a du génie. Il était au 3e régiment de marche du 1er régiment étranger, puis après dissolution de celui-ci il a rejoint le 2e de marche du 2e étranger. Il porte à l’annulaire de la main droite une bague simple découpée dans un morceau de douille. Comme j’observe cette fantaisie assez inhabituelle pour un “ dur ” il sourit et précise : «  comme le dit un pote à moi, Apollinaire, lui aussi poète, c’est une bague taillée dans un métal d’effroi. »

 

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                                                                 Apollinaire.

 

Alors… son regard bleu s’échappe vers le ciel. Son bras arraché me frappe au visage et, comme un linge trempé, me mouille de sang. L’obus est arrivé en traître sans un souffle. Il a percuté juste derrière le poète, dans ce ciel blanc, sans un miaulement.

 

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Mes oreilles se sont mises à siffler atrocement, la seconde marmite est tombée à ma droite, la déchirure soudaine m’a ouvert le ventre. Avec une insondable surprise j’ai vu mes entrailles dans la boue, j’ai marché dessus. Le café bu, dilué au sang, était sur mes jambes. J’ai perdu connaissance en même temps que la vie. Pourquoi ?

 

Demain, le récit de Louis.

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Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
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commentaires

Lucas 08/11/2012 19:18

C'est très beau et très vrai. La guerre réussit effroyablement à rendre la mort dérisoire. J'ai hâte de lire le prochain.

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