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26 juin 2013 3 26 /06 /juin /2013 03:02

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Je connais tous les bruits de la maison 

 

Je connais tous les bruits de la maison et le froissement du rideau à ton passage. Quand, dans le lit, d'un autre  froissement, tu te retournes et qu’une main alerte et vive comme un oiseau mutin se pose sur mon torse en cette heure où l’on va basculer.

Ton corps s’approche, ton nez froid vient se frotter à mon cou avec ce mouvement volontaire et exigeant qu’ont les veaux qui veulent téter. L’absence de timidité chez les femmes au lit m’a toujours stupéfait. Elles sont reines alors, et décident  de tout. Elles partagent en égoïstes.

 

Avant tout cela le tintement de la vaisselle dans la cuisine fut heureux. Immuablement il annonce le repas qui t’incombe depuis des siècles, et l’eau qui coule en puissance du robinet chromé trempe les feuilles au vert chou et la chair râpeuse des pommes de terre. Une chaise bousculée proteste de ce cri infernal et capricieux qu’ont les objets toujours en colère. Le feulement de la cocotte prend son élan très loin au cœur du bouillon et monte en puissance avec un souffle continu qui engage soudain une ronde mystique, à un rythme de pendule. La radio bavarde soliloque, incontinente. Le papier journal se recroqueville sur ses chères épluchures avec ce friselis léger qu’ont les humbles lorsqu’ils tournent le dos au monde : ils ont connu les ors, ont bâti des mondes et défait des empires, et choisissent enfin de se retirer dans quelque lointain et obscur monastère pour se vouer à leur repentance et à quelques menues tâches domestiques ; réserve inépuisable de grâces. L’univers n’est alors plus leur terrain de jeu, ils découvrent qu’ils ont mieux à faire. 

Le cul de la bouteille vient heurter la nappe d’un choc bref qui contient une sourde expression d’orgueil et de suffisance, le vin possède la clef de l’ivresse ; cela lui confère des droits, il ne l’ignore pas. 

Le téléphone sonne et brise cette paix si savamment installée. La chaise hurle de nouveau, on se lève, «  allô ? Ah…Salut. Oui ça va et vous ». En retrouvant sa place le téléphone ponctue sa participation d’un bref tintement de satisfaction. Stupide objet toujours content de lui. On tire la chaise qui, encore, se plaint. 

Ensuite la télé est une image qui prend la parole. 

 

Le bruit des pas qui montent et traversent la salle de bain. Dans les toilettes le remuement des pieds afférés qui mettent le corps en position. Et le silence très parfaitement et très consciencieusement entretenu. Et la précipitation soudaine du papier déroulé. Enfin le fracas de l’abat d’eau masque la glissade du linge remontée sur le corps. Une cataracte pour voiler le trop intime, n’est-ce pas vraiment exagéré ? Ainsi le premier geste de l’humanité vouée à la souffrance fut de couvrir sa nudité, quelle futilité annonciatrice de millénaires absurdes.

 

Le claquement sec de l’interrupteur qui fait passer brutalement de la douce lumière de veille, celle qui accompagne les lectures gracieuses, à la nuit la plus noire. Un chat grince comme une chaise. Dehors un sifflement de rapaces, et ton corps qui se tourne, sans un bruit.

Les rêves eux, sont silencieux.

 

 

 

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Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
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