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17 janvier 2013 4 17 /01 /janvier /2013 05:17

 Avec une vivacité, dont seules les perfides connaissent les puissants ressorts tendus depuis la nuit des temps, l’ortie me fouetta la jambe nue. Juste une petite moue de douleur. J’avance dans les herbes hautes. Sous les pieds nus craquent des brins de paille sèche… Chut. Calme-toi "Aigle Blanc" (c'est mon nom dès lors), apaise ton souffle, oublie la brûlure sous le genou, reste immobile sous le soleil grésillant. L’homme blanc n’a pas pu t’entendre. D’ailleurs il chante sous le tilleul « quand reviendra le temps des cerises". Voilà quinze minutes que tu as quitté ta tente de toile orange bordée d’une crête de feutre rouge, que tu as serré le bandeau de toile à carreaux ( prise de guerre) autour de ta tête anxieuse, que tu a pincé dans les plis une belle plume longue, rigide, qui sent très fort la volaille domestique et l’antique sauvagerie des oiseaux d’altitude. Tu l’as reniflée longtemps, jusqu’à l’écœurement, tu l’as agitée autour de toi pour sentir le poids que l’air pouvait faire sur les ailes, et puis tu es parti sur le sentier de la guerre, seul, comme toujours. Tu as glissé furtivement derrière une longue haie d’épines, truffée de nids secs et toute chamarrée de l’étoupe grasse que laissent les moutons quand ils viennent s’y frotter.

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Tu t’es glissé dans le passage du lièvre. La fraîcheur de ce boyau dans la masse végétale t’a d’abord surpris, et comme ta main écrasait une fiente toute ronde, tu fus encore plus étonné de ne sentir sur ta paume maculée qu’un suave parfum d’herbe digérée. Tu as oublié les peintures de guerre et tu hésites, et tu renonces finalement à tracer sur tes joues deux barres brunes de crotte de lièvre malaxée. 

Au débouché de la haie il a fallu ramper une vingtaine de mètres  à découvert. L’homme blanc qui répare là-bas le manche d’un outil, aurait pu te voir… « gai rossignol » … Mais il ignore l’impitoyable foudre qui va s’abattre sur lui et sa femme, le ciel est si limpide… «  merle moqueur »…Il ne peut pas savoir qu’un guerrier a survécu à l’effroyable massacre de sa tribu. Qu’il a vécu seul, longtemps, se nourrissant seulement de la pulpe juteuse des herbes dégainées de leur fourreau végétal, et buvant à petites gouttes tombant de ses doigts l’eau du sombre lavoir moussu où les Blancs ne vont plus depuis longtemps. D’ailleurs l’homme blanc a interdit à son petit garçon de s’en approcher : dans le fond, tapis sous les algues molles, des bêtes le guettent et de leurs bras souples comme des lianes, elles pourraient l’attirer au fond, pour toujours. Mensonge d’homme blanc. Dans l’eau vit un esprit de femme, aimante et douce dont tu connais bien les caresses sur l’échine quand tu vas t’y plonger jusqu’au menton, et qu’elle t’enveloppe de son manteau de menthe, et qu’elle effleure le bout de tes orteils avec ses cheveux onduleux.

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Tu ne bouges plus depuis un moment, tu es sauterelle méditative, araignée à l’affût, arbrisseau patient, morceau de ciel immuable, caillou usé au vent. L’homme blanc a changé de rengaine «  complainte de la bûûûûtte ». Très haut dans le ciel une poignée d’hirondelles piaillantes a été jetée. Un indien voit toutes ces choses, l’homme blanc ne sait rien, ne voit rien, ne sent rien. L‘homme est blanc avant d’être homme. Une guêpe lourdement chargée de venin inspecte ton visage de son regard myope et, te prenant sans doute pour un caillou usé par le vent, se pose sur ta joue. Tapotement d’antennes interrogatives, trois pas en avant et trois en arrière. Elle repart vers d’obscures et d’impératives taches. La guêpe elle-même a été trompée, dès lors comment le grossier blanc pourrait-il distinguer une forme d’indien dans ce caillou que tu es devenu ? 

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Tu reprends lentement ta progression, accroupi. Sous les genoux, la douleur est amusante, et presque intenable. Si ton destin n’était pas la vengeance, la nécessaire prise de deux scalps, tu pourrais sourire de ce brûlant et plaisant engourdissement. Te voilà à portée de flèche : douze mètres peut-être treize. Avec une lenteur de prédateur tu places l’encoche de la flèche sur la corde. Et comme tu te relèves avec une grâce singulière, un souffle de vent dévale la prairie et lève du même mouvement une chemise qui sèche sur le fil. Tu es vent.

 

Soudain une porte s’ouvre en face et ta maman lance dans la campagne à ton intention spéciale  : «  Chériiiiiiiii ! A taaaaable ! A taaaaaable! A taaaaaaaable ». "Ho,tu as encore joué aux indiens, tu es encore tout crotté !"

 

 

 

 

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Published by Balthazar Forcalquier - dans RECITS
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